----------
La rivière la nuit

Exposition personnelle de Bruno Gadenne
Galerie Bertrand Gillig – 23/04/2016 - 14/05/2016

Prendre l’air

Pour me permettre d’avoir une vue d’ensemble de son travail, Bruno Gadenne me propose de sortir toutes ses toiles dans le jardin de son atelier. Une à une, il les dispose contre les murs d’enceinte, contre les troncs d’arbre. Le lilas, le laurier, le jasmin sont comme des traits d’union entre les différents tableaux.
Au printemps dernier, Bruno est parti en voyage pendant plusieurs mois. À son retour, il s’est installé dans son atelier et a peint. Sur les toiles, la végétation des jungles, les rivières, les cascades, les plages. Bruno Gadenne est rentré de voyage comme on se réveillerait d’un long sommeil ; à peine rentré, à peine les yeux ouverts, ce qui a été vu dans les rêves est déjà loin et, alors, déjà étrange.

C’est donc dans le jardin que je regarde les tableaux, en plein air.

À mesure que le jour tombe, que la lumière baisse, quelque chose change dans mon regard, comme une accoutumance à l’obscurité des images. Dans les paysages sombres qui ne sont ni dans la nuit, ni dans le jour, le feuillage semble au premier abord être une masse quasi uniforme, interrompue par intervalles par les branchages clairs, les portions de ciel, les tonalités de verts différentes. Progressivement, alors que le soir se fait dans le jardin et que mes yeux s’habituent aux images, je discerne des couches successives de feuillage précis et foisonnant.
La façon dont Bruno Gadenne travaille peut rappeler, sur certains aspects, le travail d’un tireur photographique. Lorsqu’il s’agit de traiter un négatif sous-exposé, il s’agit de réussir à conjuguer l’intensité du vrai noir de l’image, et la révélation effective de tous les détails présents, même enfouis dans ce noir. Il faut que l’image soit résolument sombre, mais pas bouchée. En faisant monter les noirs par étapes, pour laisser le temps aux éléments plus clairs de se révéler, on peut y parvenir. La photographie est alors en quelque sorte composée de couches de lumière, de la plus claire à la plus sombre. Selon la façon dont on regarde l’image, sous quel angle, à quelle distance, sous quel éclairage, les détails se révèlent et ont véritablement l’air d’apparaître, de sortir de l’obscurité.
Bruno Gadenne assombrit ses images ; il recouvre les couches un certain nombre de fois, quitte à ce que la teinte précédente ait l’air d’avoir tout à fait disparu. Ainsi, tout le feuillage est bien là, bien qu’on n’en distingue parfois qu’une partie ; il donne l’impression d’apparaître aléatoirement, de se révéler de façon vibratoire, toujours différemment.

*

Alors qu’il remet les toiles dans l’atelier, Bruno me parle de son voyage et me raconte que lorsque des centaines de milliers de chauves-souris déploient leurs ailes en même temps, on entend comme le bruit de la pluie.
Il me parle également d’un livre qu’il lisait enfant, et qui se trouve toujours sur son bureau : Un jour sur la rivière ( Reinhard Michl, Milan, 1993 ). Des enfants, comme livrés à eux-mêmes, descendent un cours d’eau dans une barque, et le paysage autour d’eux se déploie.
Il existe en littérature un genre appelé « robinsonnade », qui qualifie les récits de survie sur une île déserte — le nom est de fait emprunté à l’oeuvre de Daniel Defoe. Un certain nombre de caractéristiques les rassemble : la découverte d’un lieu dénué de toute présence humaine ; le déploiement d’une certaine ingéniosité pour survivre ; une dimension fantastique qui vient faire basculer le réel ; la solitude ; l’amour de la nature ; la confusion des notions d’espace et de temps.
D’une certaine façon, les tableaux de Bruno Gadenne viennent raconter une robinsonnade — naufrage et grands dangers exceptés. L’absence de figure humaine, l’abondance de la végétation, l’impossibilité de situer le paysage dans le temps et dans l’espace, confèrent à la série une dimension lointaine, hors de tout. Elle rend compte de la traversée d’un lieu inconnu, dans la plus grande solitude. Par le biais de la peinture, le paysage réel, parfois hostile, semble pouvoir enfin être apprivoisé, maîtrisé. Le silence des images, leur calme inquiétant donnent une sensation d’insularité, liée à l’isolement bien réel du peintre robinson. Paradoxalement, cette insularité des tableaux s’associe naturellement à la continuité du cours de la rivière, qui semble infinie car signifiée à diverses reprises, toujours différemment. Tantôt nous nous trouvons sur sa rive, tout à fait au bord ; tantôt nous sommes un peu plus loin. Parfois, nous naviguons dessus et nous enfonçons dans l’image.
La robinsonnade est inévitablement liée à l’enfance, aux histoires qu’on se raconte ; et le livre qui accompagne Bruno depuis toujours ne déroge pas à la règle. Explorer un lieu, parvenir à y vivre et à s’acclimater, mettre en place un rythme et des habitudes, cela répond de la même injonction, qu’il s’agisse du jardin de la maison où l’on construit une cabane, ou d’une jungle lointaine et sombre.

« Allez ! s’écria Jack enfin, on est des explorateurs. […] Ils ne savaient pas au juste pourquoi ils étaient heureux. Ils étaient en nage, sales et fatigués. Ralph portait de profondes égratignures. Les lianes, épaisses comme leurs cuisses, ne se laissaient pénétrer que par d’étroits tunnels.
Pour sonder la profondeur de la forêt, Ralph poussa un cri et ils prêtèrent l’oreille à l’écho étouffé. […] Ce fut de nouveau entre eux la communion des yeux brillants dans la pénombre. » ( William Golding, Sa Majesté des mouches, 1954 )

Les tableaux de Bruno Gadenne et sa démarche de peintre m’évoquent ces histoires d’aventures d’enfants explorateurs — qui ici ne sont pas vraiment seuls, mais plutôt seuls ensemble. Les arbres blancs étincelants, les fougères et les sols semblant parfois suspendus dans les airs, les touches dorées du feuillage, sont autant d’épiphanies propres au regard du découvreur — ce qui apparaît quand on regarde quelque chose pour la première fois, les yeux brillants dans la pénombre.
Peu importe ainsi de connaître la destination, le parcours, les noms des pays ; il faudrait presque ne jamais savoir où Bruno est parti. Ce qui compte, c’est cette volonté de se soustraire momentanément à un temps et à un espace, de se retirer de l’atelier, du monde apprivoisé. Le voyage n’a pas besoin d’être lointain ; il est, quoiqu’il arrive, le négatif de l’atelier, l’autre temps de la peinture.

Nina Ferrer-Gleize
avril 2016





------------------





La rivière la nuit.

Avant les lavis, avant les coups de pinceaux, avant la préparation du support, avant le traitement de mes images sur l’ordinateur, il y a un voyage. Un voyage solitaire, une expédition hors des sentiers battus, où je me confronte à des paysages vierges de présence humaine. Il y a ce besoin de me retrouver face à face avec le sujet. De la jungle primaire de Bornéo aux étendues minérales de l’Islande, je ramène des expériences dont des photographies sont témoins : elles sont le vecteur entre le vécu et l’atelier. La photographie me permet de prendre du recul sur les paysages vus, de me libérer d’un réalisme qu’induit la peinture sur le motif.
Les peintures que je propose invitent à prendre du temps. Le temps que la rétine s’adapte aux nuances sombres sous le vernis. Le temps de s’approprier les détails, la profondeur de certains noirs. C’est un appel à la contemplation tout en étant sur le qui-vive. Un calme qui dissimule une menace sous-jacente. Je m’intéresse à la notion de sublime en tant que rencontre entre le beau et l’inquiétante étrangeté. Retranscrire une sensation d’émerveillement devant la nature mêlée à l’inquiétude de se retrouver seul en forêt à la tombée de la nuit.

L’intéressant ne s’ajoute pas au beau: il lui applique une forme de blessure et l’oblige à vaciller. Ainsi nos tableaux ne devaient être ni “pas assez” beau, ni “trop” beau, ils devaient mettre en péril l’idée du beau, sans que cette mise en péril puisse sembler le simple fruit de l’ignorance ou de l’étourderie.
Chrystèle Burgard et Baldine Saint Girons, Le paysage et la question du sublime, éd. RMN, p.11

L’absence d’architecture, d’éléments manufacturés, n’est pas un hasard. La nature a quelque chose d’universel, d’intemporel qui permet à chacun de se l’approprier. L’homme a un rapport inné de frayeur et d’admiration vis-à-vis de celle-ci. Je propose dans mes toiles un romantisme contemporain, une porte de sortie de la civilisation pour retrouver une Arcadie sauvage.

Le grand mur de végétation, la masse exubérante et enchevêtrée des troncs, des branches, des feuilles, des brindilles festonnées, immobile dans la clarté lunaire, avait l’air d’une invasion frénétique de vie silencieuse, d’une vague roulante de plantes empilées, dont la crête était prête à submerger la crique, à nous balayer tous, petits brins d’hommes, hors de notre petite existence ; mais elle ne déferlait pas.

Joseph Conrad, Au coeur des ténèbres, trad. Odette Lamolle, éditions Autrement, Paris, 1997 p.50

Bruno Gadenne, Paris, janvier 2016





------------------





Mémoire de fin d'étude, DNSEP Art